Mise en ligne du dernier numéro d’Articulo – Journal of Urban Research (“Mémoires dominantes, mémoires dominées. La fabrique des patrimoines urbains en question”) coordonné par Grégory Busquet, Claire Lévy-Vroelant et Caroline Rozenholc. A lire ici:http://articulo.revues.org/2429.

Sommaire

  • Grégory Busquet, Claire Lévy-Vroelant and Caroline Rozenholc. Introduction.
  • Jacques Galhardo. Le mythe du ghetto de la Mouraria à Lisbonne: la mise en récit d’un territoire plastique.
  • Jerry Michel. Les enjeux de la patrimonialisation du parc historique de la canne-à-sucre en Haïti.
  • Vincent Veschambre. Production et effacement des lieux de mémoires dans une commune-centre anciennement industrielle : le cas de Villeurbanne (France).
  • Amélie Nicolas and Thomas Zanetti. Usages de la mémoire dans les projets de renouvellement urbain. Le cas des espaces hérités de l’industrie française.
  • Barbara MorovichEntre stigmates et mémoires : dynamiques paradoxales de la rénovation urbaine.
  • Marta Pappalardo. Le centre historique de Naples: patrimonialisation contre pratiques populaires?

Manifeste pour une culture du débat public en matière d’urbanisme

Pour citer l’original: Laurent Matthey, 2014, «Le “calme règne” à Genève» Le Courrier, édition du 4 juillet,  page 2.

Le «calme règne» à Genève

Il y a de cela quelques semaines, la mise en consultation du plan directeur de quartier Praille-Acacias-Vernets (PAV) n°29 951 s’achevait, comme elle avait débuté: dans une relative discrétion. Quelques articles avaient certes annoncé l’ouverture de la mise à l’enquête d’un plan caractérisé par son caractère souple, évolutif, ouvert. Puis quelques autres avaient relayé la volonté du conseiller d’État en charge du Département de l’aménagement, de l’énergie et du logement, de revoir le nombre de logements sociaux et le ratio emploi-logement. Mais de débat passionné et élargi, point. La période de consultation, calée de part et d’autre du congé pascal, a été caractérisée par une forme renouvelée de trêve des confiseurs. Pas d’interventions de Cassandres de l’urbanisme, prophétisant le pire des mondes entre le Bachet-de-Pesay et les confins des Vernets. Pas de prises de position d’apôtres de la nouvelle qualité urbaine attribuant des bons points au maître d’ouvrage pour un plan directeur de quartier qui saurait articuler grand paysage, espaces publics de qualité, logements, emplois dans un document novateur. D’ailleurs, les médias locaux n’ont pas ou peu relayé le débat public du 30 avril.

La mise en consultation d’un projet urbain «d’une ampleur inédite en Europe» (selon la modeste description qu’en donnait, il a peu de temps encore, le site de l’État de Genève) s’est déroulée dans un climat apaisé. Cette pacification de la réception des (grands) projets urbains peut être mise au crédit du département qui les porte. Elle peut être lue comme le signe d’une bonne gestion de projet, de ses temporalités et de son phasage. Le débat s’est fait en amont, en interne, en bilatéral. Il se poursuivra dans les remarques adressées aux services suite à la procédure de consultations. Courants profonds ne troublant pas l’aspect de surface d’une Genève qui, vieille aristocrate, sait tenir son rang. Mais si le «calme règne» à Genève, on peut être interpellé par notre silence collectif. Serait-il indicatif d’une certaine absence de débat public sur la ville et son devenir politique?

Parler de la ville n’est pas en débattre

En ce jour de juin, je me souviens ainsi de lectures un peu scolaires. Je me souviens de cet éloge à l’instruction de Berthold Brecht. Je me souviens de cette injonction qui nous remuait tant, nous qui, alors adolescents, voulions tout comprendre: «Ne te fie à rien de ce qu’on te dit, vois par toi-même! Ce que tu ne sais pas par toi-même, tu ne le sais pas. Vérifie l’addition, c’est toi qui la paie. Pose le doigt sur chaque somme, demande: que vient-elle faire ici? Tu dois devenir celui qui dirige.»

Nous posons relativement peu de questions à propos d’urbanisme. Tout au plus nous contentons-nous de vérifier, au sens le plus littéral, l’addition quand il s’agit de contester la dépense publique d’un grand équipement. Pourtant qu’y a-t-il de plus ordinaire, de plus immédiatement concret que ces appartements dans lesquels nous habitons, ces quartiers où nous vivons, ces rues qui organisent nos déplacements, ces places qui président à nos rencontres, ces parcs où nous détendons? La matérialité urbaine et les ambiances de ville nous traversent de toute part, partout, toujours. Les territoires nous habitent au moins autant que nous les habitons. Cependant, nous nous en désintéressons.

Le paradoxe est d’autant plus grand qu’il existe un intérêt collectif pour l’urbain. La ville se disperse. Elle s’étale. Dans les livres de photographies. Sur les gondoles des libraires. Au cinéma. À la télévision. Dans la presse. À la radio. Sur les médias électroniques. Des émissions radiophoniques traitent, à des heures de grandes écoutes, des problématiques urbaines contemporaines. Les quotidiens relatent l’avancement des quelques projets urbanistiques. Les hebdomadaires ont des dossiers urbains.

L’urbain s’est effectivement généralisé et la ville est dans toutes les têtes, sur toutes les lèvres. Tout le monde est désormais un peu architecte. Un peu urbaniste. Dans la mesure où l’on maîtrise les rudiments du lexique de la profession. En beaucoup moins d’un quart de siècle en effet, la novlangue du développement urbain durable a colonisé notre vocabulaire. On sait qu’il convient de «redéployer l’urbanisation vers les centres». On a compris les bienfaits de la «densité». On prie les dieux de l’«urbanité» source d’une vie belle et bonne. On sait que les «espaces publics» sont les opérateurs omnipotents d’une plus grande fluidité urbaine. Enfin, tout un chacun, ou presque, comprend qu’il importe désormais de favoriser une «production urbaine de qualité». Toutefois, ce n’est pas parce que chacun est un peu architecte, un peu urbaniste, qu’il y a pour autant une véritable culture du débat public en matière de production de la ville et de ses territoires.

Repenser les conditions d’émergence d’un commun

On ne peut pourtant pas dire que les pouvoirs publics, les associations professionnelles, la société civile… n’œuvrent pas pour parler (et faire parler) de la ville en train de se faire. Partout, on développe des opérations de communication autour de la fabrique urbaine. On fait de la médiation architecturale. On organise des conférences, des tables rondes, des salons, des événements. On organise des visites, des expositions. Des milliers de mots, d’images saturent l’espace. Construisent l’histoire d’un territoire en transition, dont l’échelle change. La production territoriale devient un spectacle. Et, dans le même temps que l’action se déréalise, qu’elle devient le simple signe d’un vouloir agir, la capacité concrète des individus à intervenir sur leur cadre de vie s’étiole. Depuis Michel Foucault, on sait, bien sûr, que la libération de la parole n’est pas nécessairement un outil d’émancipation, mais bien souvent une modalité de contrôle. La fabrique du territoire est de plus en plus bavarde. Nous déployons tous une énergie rare pour narrer les changements en cours, y attacher un sens. Se pourrait-il, toutefois, que la prolifération des discours qui entourent les transformations de la ville soit l’ultime moyen de ne pas en délibérer? Se pourrait-il que l’excès de spectacle détruise la politique?[1]

Bien entendu, en tant que «professionnels de la profession» et apparentés, on ne peut que se réjouir du fait que les collectivités publiques, la société élargie s’intéressent à la ville et l’urbain. Qu’ils en parlent. Toutefois, quand la représentation devient une activité en soi, on peut se dire qu’il y a quelque chose de vicié dans la production de la ville. Il y a près de cinquante ans, Guy Debord entrevoyait l’apocalypse sous l’action territoriale à l’heure de la société du spectacle. Cette apocalypse serait-elle advenue?

Très récemment, le philosophe Christian Laval et le sociologue Pierre Dardot ont fait paraître un livre important[2] dans lequel ils tentent de saisir les contours d’une notion à l’origine des nombreuses luttes sociales contemporaines: le commun.

Empruntant les vastes détours dont les universitaires ont le secret, ils montrent que le commun n’est pas une chose extérieure à l’activité quotidienne d’hommes et de femmes sans qualités, c’est-à-dire nous tous dans la banalité de nos existences. Il est ce qui résulte d’une pratique qui nous engage mutuellement dans un rapport de réciprocité. Le commun n’est pas plus une essence, qui existerait hors du monde. Il est ce monde que nous nous donnons mutuellement, par l’usage que nous en avons. Je simplifie, bien sûr. Mais, même simplifiée, cette définition par la pratique du commun du monde, déstabilise les cadres qui prévalent à notre action sur la ville, notamment parce qu’elle incite à réfléchir à la manière dont on conçoit, aujourd’hui, la ville en tant qu’horizon collectif.

Une planification par le débat

Depuis quelques années, certains architectes, certains urbanistes appellent ainsi de leur vœux, la création d’assemblées élargies permettant aux hommes et aux femmes de l’art  ainsi qu’aux hommes et aux femmes sans qualités de délibérer de ce commun qu’est la ville. Des assemblées où l’on travaillerait collectivement, au moyen de maquettes (qui permettent d’appréhender la mesure des transformations territoriales en cours, l’émergence de nouvelles échelles  spatiales), à une composition urbaine. Des assemblées qui permettraient une confrontation des points de vue ancrée dans une matérialité, plutôt qu’une transmission de l’information.

Mais l’avènement de ce monde que nous nous donnons en commun par le débat urbanistique passe aussi par une information également partagée. Par exemple, il n’y aura jamais de culture du débat urbanistique sans une symétrie d’accès à l’information produite dans le cadre de la fabrique du territoire. Je rêve pour ma part d’une plateforme qui géoréférencerait et publierait l’ensemble des documents d’urbanisme relatifs à un périmètre donné. Un outil qui mettrait à disposition les études de référence d’un plan directeur de quartier. Un outil qui permettrait d’accéder, sans rendez-vous, aux annexes du document en question.

Je rêve aussi de collectifs hybrides, mêlant gens de la profession et gens ordinaires, qui arpenteraient, joyeusement fébriles, nos territoires quotidiens. Des collectifs qui penseraient, en cheminant, l’évolution et les transformations d’un espace partagé. Non pas une fois, pour faire un vague diagnostic territorial habitant calqué sur les principes de l’animation socio-culturelle. Mais en continu, comme pour assurer une veille des états du territoire. Je rêve de rencontres entre professionnels et habitants qui ne se fassent plus sur le mode de la visite ou de l’éducation, mais à la manière des expéditions urbaines du géographe radical américain William Bunge. Je rêve de configurations qui permettraient effectivement une réappropriation et une coproduction des savoirs – et non pas leur simple «valorisation».

Il n’y a d’espaces du commun qu’au regard des pratiques qui les sécrètent. Il n’y pas si longtemps, les architectes de la République étaient conviés, par le Conseil d’État, à se révolter, pour que nous tous retrouvions l’envie de bâtir pour habiter[3]. Il convient sans doute d’élargir le champ de la révolte. C’est à nous tous de nous emparer du débat urbanistique. Non pas au regard de logiques corporatistes, mais dans le désir de trouver de nouvelles formes de collaborations par le débat.

Au début du XXe siècle, le philosophe Georg Simmel faisait du conflit un temps nécessaire de production du social, en ce qu’il permet une dissipation des tensions, un partage des opinions contradictoires. De ce point de vue, il est dommageable que le «calme règne» à Genève.


[1] Laurent Matthey, 2014 (sous presse). L’urbanisme qui vient. Genève, éditions Entremonde.

[2] Pierre Dardot, Christian Laval, 2014. Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle. Paris, La Découverte.

[3] «Architectes, révoltez-vous!». Formule prononcée par François Longchamp, alors conseiller d’État en charge de l’urbanisme, en septembre 2013, devant une assemblée d’architectes.

lurbanismequivient:

Chapitre 1 de Laurent Matthey, L’urbanisme qui vient à paraître à l’automne 2014 aux éditions Entremonde.

Secret story

1. Les gens disent

Au moment où l’idée de ce livre m’est venue, je dirigeais, depuis quelques années, une fondation genevoise active dans les domaines de l’architecture, de…

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Un petit théâtre des inégalités urbaines

Séville. Plaza Nueva. Des vélos encolonnés, mis à disposition de la collectivité par une entreprise spécialisée «dans la publicité urbaine, déclinée sur divers supports de mobilier urbain». Le gris des cadres, celui à peine plus délavé des bornes, et l’aspect granitique des bornes établissent un camaïeu agréable à l’œil. Tandis que le rouge des garde-boues arrière s’harmonise avec le bandeau au sommet de la borne mère et les quelques fleurs dans la jardinière au premier plan. Le thuya dans cette même jardinière résonne, quant à lui, avec les différentes teintes de vert (celui du caisson électrique au second plan, des différents arbres ou de la vespasienne payante, sur la droite de l’image, dissimulée par le candélabre au premier plan) qui participa à l’ambiance de la place.

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Au fond de l’allée, à droite, des personnes se font photographier avec (ou photographient) Ronny, clown jaune à la chevelure rouge, icône d’une franchise de la restauration rapide. Dans cette même allée, mais sur la gauche, la présence presque discrète d’un véhicule de police dont la fonction est de dissuader et rassurer, en bref de neutraliser l’espace.

Plus loin, en direction de l’avenida de la Constitucion, à proximité du monument consacré à Ferdinand III de Castille, un joggeur, invisible sur cette photographie, fait quelques étirements au soleil.

Et puis, hors cadre, le long de la façade sud – dissimulé par cet autre signe de l’urbanité contemporaine, signe au statut hybride, entre outil de mobilité et mobilier urbain tant il fait désormais partie de ces signes de notre modernité : le tram – un sans-abri qui, au moyen d’un caddie et de cartons a établi quelque chose d’une demeure précaire sur le granit de la place, tandis que dans son champ de vision à lui, un autre sans-abri est en train de faire sa lessive et sa toilette à la fontaine publique qui borne le coin sud-ouest de la place. Enfin, dans son dos, et le mien, sur la frange nord-ouest de la place, une façade d’immeuble constellée de visuels signalant des appartements en vente, des logements à céder.

Je pense soudain au titre d’un roman de Sandro Veronesi, Caos calmo. Je pense soudain à la violence ordinaire de ce petit théâtre des inégalités urbaines. J’ai honte du téléphone avec lequel je prends des photos. Honte de l’ordinateur sur lequel je suis en train de prendre des notes. J’ai envie d’ironiser le caractère propret de la place, son onomastique, la centralité des pratiques de loisirs et de recomposition du corps, la lourdeur sémiotique de certains marqueurs (Ronny, le vélo en libre accès, la vespasienne payante, le fourgon de police, les bacs de fleurs): comme si cet espace pouvait symboliser la terre promise de la «nouvelle gouvernance urbaine». Puis je me dis que cet espace est peut-être un espace public «qui fonctionne», a minima du moins, dans la mesure où il permet, dans cette co-présence des pratiques, des publics et des mobiliers, l’émergence d’une idée vague et triste: l’indifférence qui fait lien.

Planifier autrement la métropole. Un compte rendu de: Groupe Genève, 500 mètres de ville en plus, 2013. Genève, projet pour une métropole transfrontalière. Lausanne, L’Âge d’homme. A lire sur AJUR: http://articulo.revues.org/2420