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Un petit théâtre des inégalités urbaines

Séville. Plaza Nueva. Des vélos encolonnés, mis à disposition de la collectivité par une entreprise spécialisée «dans la publicité urbaine, déclinée sur divers supports de mobilier urbain». Le gris des cadres, celui à peine plus délavé des bornes, et l’aspect granitique des bornes établissent un camaïeu agréable à l’œil. Tandis que le rouge des garde-boues arrière s’harmonise avec le bandeau au sommet de la borne mère et les quelques fleurs dans la jardinière au premier plan. Le thuya dans cette même jardinière résonne, quant à lui, avec les différentes teintes de vert (celui du caisson électrique au second plan, des différents arbres ou de la vespasienne payante, sur la droite de l’image, dissimulée par le candélabre au premier plan) qui participa à l’ambiance de la place.

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Au fond de l’allée, à droite, des personnes se font photographier avec (ou photographient) Ronny, clown jaune à la chevelure rouge, icône d’une franchise de la restauration rapide. Dans cette même allée, mais sur la gauche, la présence presque discrète d’un véhicule de police dont la fonction est de dissuader et rassurer, en bref de neutraliser l’espace.

Plus loin, en direction de l’avenida de la Constitucion, à proximité du monument consacré à Ferdinand III de Castille, un joggeur, invisible sur cette photographie, fait quelques étirements au soleil.

Et puis, hors cadre, le long de la façade sud – dissimulé par cet autre signe de l’urbanité contemporaine, signe au statut hybride, entre outil de mobilité et mobilier urbain tant il fait désormais partie de ces signes de notre modernité : le tram – un sans-abri qui, au moyen d’un caddie et de cartons a établi quelque chose d’une demeure précaire sur le granit de la place, tandis que dans son champ de vision à lui, un autre sans-abri est en train de faire sa lessive et sa toilette à la fontaine publique qui borne le coin sud-ouest de la place. Enfin, dans son dos, et le mien, sur la frange nord-ouest de la place, une façade d’immeuble constellée de visuels signalant des appartements en vente, des logements à céder.

Je pense soudain au titre d’un roman de Sandro Veronesi, Caos calmo. Je pense soudain à la violence ordinaire de ce petit théâtre des inégalités urbaines. J’ai honte du téléphone avec lequel je prends des photos. Honte de l’ordinateur sur lequel je suis en train de prendre des notes. J’ai envie d’ironiser le caractère propret de la place, son onomastique, la centralité des pratiques de loisirs et de recomposition du corps, la lourdeur sémiotique de certains marqueurs (Ronny, le vélo en libre accès, la vespasienne payante, le fourgon de police, les bacs de fleurs): comme si cet espace pouvait symboliser la terre promise de la «nouvelle gouvernance urbaine». Puis je me dis que cet espace est peut-être un espace public «qui fonctionne», a minima du moins, dans la mesure où il permet, dans cette co-présence des pratiques, des publics et des mobiliers, l’émergence d’une idée vague et triste: l’indifférence qui fait lien.

Planifier autrement la métropole. Un compte rendu de: Groupe Genève, 500 mètres de ville en plus, 2013. Genève, projet pour une métropole transfrontalière. Lausanne, L’Âge d’homme. A lire sur AJUR: http://articulo.revues.org/2420

31 décembre 2013. Trajet Copenhague-Malmö. Midi.  Wagon silencieux. Odeur du café, devant moi. Texture du papier que je tiens à ce moment-là entre mes mains.


L’ennui est le principal agent d’érosion des paysages pauvres.” 1960. Maurice Pialat retrouve les lieux d’une jeunesse (la banlieue). Cela donne un  court métrage de 19 minutes, L’amour existeDans les interstices du pavillonnaire, les vides des grands ensembles, le balancement des mouvements pendulaires. À voir ici : http://www.dailymotion.com/video/xeyfz1_maurice-pialat-l-amour-existe-germa_shortfilms 

Je ne sais pourquoi j’ai choisi cette photographie de mon séjour à Saint-Pétersbourg pour composer la carte de vœux (impression sous la forme d’une carte postale) de la fondation Braillard architectes. Sa banalité me plait. Tout comme ce que l’on pourrait appelé son “grain” daté – même s’il peut être reçu comme le correspondant bourgeois (le noir et blanc) du goût populaire pour le sépia. Je m’amuse aussi du fait que ce paysage pétersbourgeois se déploie autour d’un axe central qui rejoue l’implantation antique des villes autour d’un poteau-mitan. Un cylindre en bois, support de quelques lignes électriques, institue un point de symétrie à partir duquel la ville peut se déployer. D’abord, au moyen d’un espace public qui, ici, fait peu de cas des théories contemporaines des urbanistes durabilistes soucieux de qualité urbaine, mais qui pourtant fonctionne (hors champ, dans mon dos, des corps sont allongés le long du canal, profitant du soleil de juin pour simuler une riviera qu’on n’a pas encore eu l’idée d’appeler Saint-Pétersbourg Plage). Ce poteau-mitant permet encore d’établir une tension entre l’espace publicitaire et son double. À l’arrière-plan, un panneau de taille importante vante un produit ou un service. À l’avant, un papillon apposé sur un cône de béton, institue un échange qui tient sans doute plus du circuit-court que de la production du masse. Derrière cet espace plan, organisé par un poteau et son étai, une réinterprétation de l’habiter fonctionnaliste, faite de barres et de petites tours d’habitation distribuées sur des pylônes de béton, dessine, au-delà du parking nécessaire au fonctionnement de ce type d’espace, l’entrée d’un défilé ombragé. Soudain, le poteau-mitan, son étai, l’espace plan qui, dévolu aux circulations est dit public, les immeubles, les arches sur lesquels ils reposent, me semblent démesurés. Je cherche quelque chose qui me permette de rétablir une mesure. Et je vois, à droite, un homme en pantène, le bras droit replié sur sa hanche. En polo, short et baskets, il attend, proche d’une autre verticale, celle d’un poteau indicateur, à l’orée d’un cône d’ombre. L’image est banale. C’est pour cela même que, alors que je me demande pourquoi j’ai choisi cette photographie pour illustrer la carte de vœux de la fondation Braillard architectes, alors que je cherche des mots pour la décrire, je saisi qu’elle véhicule quelque chose de la quotidienneté telle qu’elle a notamment été thématisée par Henri Lefebvre. Il s’agit d’un paysage ordinaire que d’aucuns diront sans qualité. C’est pourtant ici – et non dans le centre historique pastelisé et labellisé – que j’ai eu le sentiment d’une matière et d’une épaisseur paysagère. Le sentiment d’être ailleurs que dans une métropole aspirant désespérément à se raccrocher aux wagons des métropoles européennes. Si bien que j’ai eu envie de miniaturiser ce fragment de Saint-Pétersbourg et de le mettre en circulation, par l’intermédiaire d’une petite carte postale, support de vœux pour une année 2014 pleine de réflexivité.
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Je ne sais pourquoi j’ai choisi cette photographie de mon séjour à Saint-Pétersbourg pour composer la carte de vœux (impression sous la forme d’une carte postale) de la fondation Braillard architectes. Sa banalité me plait. Tout comme ce que l’on pourrait appelé son “grain” daté – même s’il peut être reçu comme le correspondant bourgeois (le noir et blanc) du goût populaire pour le sépia. Je m’amuse aussi du fait que ce paysage pétersbourgeois se déploie autour d’un axe central qui rejoue l’implantation antique des villes autour d’un poteau-mitan. Un cylindre en bois, support de quelques lignes électriques, institue un point de symétrie à partir duquel la ville peut se déployer. D’abord, au moyen d’un espace public qui, ici, fait peu de cas des théories contemporaines des urbanistes durabilistes soucieux de qualité urbaine, mais qui pourtant fonctionne (hors champ, dans mon dos, des corps sont allongés le long du canal, profitant du soleil de juin pour simuler une riviera qu’on n’a pas encore eu l’idée d’appeler Saint-Pétersbourg Plage). Ce poteau-mitant permet encore d’établir une tension entre l’espace publicitaire et son double. À l’arrière-plan, un panneau de taille importante vante un produit ou un service. À l’avant, un papillon apposé sur un cône de béton, institue un échange qui tient sans doute plus du circuit-court que de la production du masse. Derrière cet espace plan, organisé par un poteau et son étai, une réinterprétation de l’habiter fonctionnaliste, faite de barres et de petites tours d’habitation distribuées sur des pylônes de béton, dessine, au-delà du parking nécessaire au fonctionnement de ce type d’espace, l’entrée d’un défilé ombragé. Soudain, le poteau-mitan, son étai, l’espace plan qui, dévolu aux circulations est dit public, les immeubles, les arches sur lesquels ils reposent, me semblent démesurés. Je cherche quelque chose qui me permette de rétablir une mesure. Et je vois, à droite, un homme en pantène, le bras droit replié sur sa hanche. En polo, short et baskets, il attend, proche d’une autre verticale, celle d’un poteau indicateur, à l’orée d’un cône d’ombre. L’image est banale. C’est pour cela même que, alors que je me demande pourquoi j’ai choisi cette photographie pour illustrer la carte de vœux de la fondation Braillard architectes, alors que je cherche des mots pour la décrire, je saisi qu’elle véhicule quelque chose de la quotidienneté telle qu’elle a notamment été thématisée par Henri Lefebvre. Il s’agit d’un paysage ordinaire que d’aucuns diront sans qualité. C’est pourtant ici – et non dans le centre historique pastelisé et labellisé – que j’ai eu le sentiment d’une matière et d’une épaisseur paysagère. Le sentiment d’être ailleurs que dans une métropole aspirant désespérément à se raccrocher aux wagons des métropoles européennes. Si bien que j’ai eu envie de miniaturiser ce fragment de Saint-Pétersbourg et de le mettre en circulation, par l’intermédiaire d’une petite carte postale, support de vœux pour une année 2014 pleine de réflexivité.

“Le nouveau récit du paysage”. Mise en ligne du numéro hors série 4/2013 d’Articulo - Journal of urban research  (coordonné par Christophe Mager et Laurent Matthey) consacré aux paysages.

Pitch : En dépit de sa mort annoncée, le paysage opère, depuis un peu plus de 20 ans, un retour dans la pratique aménagiste. Il existe désormais un consensus pour faire du paysage un objet pertinent de la conduite de projet urbain, notamment en ce qu’il est un élément susceptible d’en assurer la cohérence en l’inscrivant dans la grande échelle aménagiste (trame verte, trame bleue…) et un élément de médiation entre les différents ordres qui instituent l’urbain (nature, organisation, systèmes techniques, etc.). Tout autant une méthode d’analyse qu’une médiation et une modalité d’argumentation ou enfin une modalité d’exécution du projet urbain, le domaine paysager tend à l’extension. Mais où est le paysage quand le paysage est partout ? Le site, le lieu, l’ambiance, l’atmosphère, l’environnement ne sont-ils pas souvent ce dont on est en train de parler quand on parle de paysage ? C’est précisément cette inflation du domaine du paysage que nous avons souhaité interroger au gré de trois axes : celui des configurations sensibles, celui des dispositifs méthodologiques, celui des outils d’urbanisme.

Avec des textes de : Marie-Madeleine Ozdoba, Emeline Bailly, Laure Brayer, Guillaume Meigneux, Didier Labat, Théa Manola, Elena Tykanova et Anisya Khokhlova, Christophe Mager, Laurent Matthey.

À lire ici : http://articulo.revues.org/2125.

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La centralité de l’espace mobile – Berlin, Genève

Pour citer l’original : Laurent Matthey,  Christophe Mager, David Gaillard, 2013, « La centralité de l’espace mobile – Berlin, Genève ». Faces – journal d’architecture, n° 72, pp. 42-47.

Phénoménologie d’un condensateur

Vous êtes sur les escaliers roulants de la Hauptbahnhof de Berlin. C’est un dimanche après-midi de juillet, l’un de ceux où les vacanciers dits « sortants » croisent les vacanciers dits « entrants ». La pluie a bousculé les parcours de touristes qui, surpris lors de leur visite du quartier des ambassades ou du mémorial du Mur, ont sauté dans quelque bus ou se sont précipités vers le premier toit. Si bien que ce dernier dimanche de juillet à la Berlin Hauptbahnhof, la foule est comme la pluie dehors. Dense. Serrée. Ajouté à la lumière un peu sombre, il en résulte une ambiance vaguement fantastique.

La nouvelle gare de Berlin est une gare verticale. Une gare qui empile les circulations, sur différents plateaux et axes : six voies aériennes Est-Ouest et huit voies souterraines Nord-Sud. L’axe Nord-Sud, correspondant au hall, est aussi celui réservé aux surfaces commerciales (15 000 mdistribuée sur les différents niveaux). Il permet encore l’accès au 21 000m2 de bureau situés dans les hauteurs des tours d’entrée.

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La gare de Berlin est un immense « condensateur » (au sens de Koolhaas) qui polarise et distribue des flux de personnes (environ 300 000 voyageurs par jour en temps ordinaire pour « 261 trains grandes lignes, 326 trains régionaux, et 620 trains urbains »). Elle est également animée par cette « fantasmagorie » que décrivait Benjamin. Dans son architecture de verre, la marchandise s’anime d’une vie propre ; la gare offre un temple à la ville 24 heures sur 24 rêvée par les promoteurs de la ville capitaliste.

Mais revenons à vous, sur ces escaliers roulants de la Hauptbahnhof. Les niveaux défilent en mode plan : la foule dense en ce dimanche de chassé-croisé ; la vapeur qui exhale de la pluie de juillet ; le rythme particulier de l’escalator donne à ces images l’ampleur d’un travelling un peu aérien. Incidemment, vous éprouvez le sentiment d’un déjà-vu. La séquence vous rappelle des plans de Brazil ou d’autres films qui, de science-fiction, inscrivent leur intrigue dans des univers un peu totalitaire. Vous vous demandez s’il n’y a pas, là, de quoi questionner ce dont la centralité est porteuse en terme de représentations.

Si celle-ci est en effet souvent associée (au même titre que la ville) à une libération, un champ d’opportunités qui s’offrent au sujet, elle paraît aussi être un lieu d’exercice du pouvoir, notamment par l’intermédiaire de différents dispositifs spatiaux qui canalisent les mouvements, contraignent les cadences, déterminent les usages et les populations licites.

Plus qu’un discours antiurbain (le spectre du pire des mondes possibles dans les mégalopoles du futur), ces films, qui vous reviennent par bribes alors que les plateaux de la nouvelle gare de Berlin glissent sous vos yeux, proposent un discours critique sur la centralité telle qu’elle se vit et s’aménage dès lors qu’on la fixe, l’inscrit dans un espace déterminé. C’est en tout cas ce que l’on pense que vous pensez.

Et cette pensée interpelle, si bien que l’on souhaite y réfléchir avec vous en discutant, pendant que vous descendez les escaliers de la Hauptbahnhof de Berlin, de la possibilité d’une autre histoire de la centralité, qui se défie de son association avec le pouvoir pour formuler une théorie de l’espace mobile. Une contre-histoire qui sera mobilisée autour d’un exemple, celui de la territorialité du mouvement squat genevois à la fin des années 1990, permettant, in fine, de discuter les principes d’un aménagement du sensible et du mouvant.

Généalogie d’une équivalence forcée

On pourrait en effet postuler l’existence de deux histoires de la centralité. L’une, canonique. L’autre, apocryphe. Pour la première, la centralité se pare de certains des attributs idéal-typiques de la ville. Elle tend à inscrire attractivité et opportunité dans un rapport d’homologie en faisant de la ville un lieu de liberté qui ouvrirait un champ des possibles à ses divers usagers. Cette histoire s’inscrit dans une veine esquissée dès le XVIIIe siècle par une science économique qui ne connaît pas encore son nom. Lieu de concentration, la ville favoriserait l’échange, la circulation des biens et des services. En somme, son propre est d’être un marché ; un lieu où des flux s’entremêlent, des offres et des demandes se rencontrent, des liquidités circulent ; un lieu vers lequel on converge de loin en loin pour se mettre en rapport, échanger, transformer.

C’est cette logique que Claval [1] résume en une formule célèbre, du moins chez les géographes : la ville est un « commutateur social ». Elle organise la co-présence des individus, des activités et des choses. En ce sens elle est bien ce lieu qui maximise presque mécaniquement les occurrences de libération. Il se dessine ici une ontologie de la ville qui procède d’une équivalence forcée. Ville et centralité fonctionnent en binôme ; les qualités de l’une déteignent sur l’autre – et réciproquement. On retrouvera cette équivalence dans l’une des formulations du droit à la ville par Lefebvre. La ville est une forme matérielle qui organise la cohérence du proche et du lointain [2]. Subséquemment, le droit à la ville est un droit d’accès à une centralité toujours située et situable. Fixe, en fait.

Cette histoire de la centralité est bien sûr nuancée par des recherches qui montrent que le potentiel d’interactions de la centralité n’est en aucun cas un gage de fertilisation croisée. La proximité géographique n’entretient qu’une relation ténue avec l’innovation sociale, au contraire de celle dite organisée, reposant sur une logique a-spatiale de mise en liens (mesurable non en distance, mais en connectivité) et permettant aux acteurs d’agir en temps réel dans des lieux différents [3]. D’aucuns postulent même que la proximité géographique occasionne des superpositions contre-productives parce que sources de conflits d’usage ou des contiguïtés amenant à des remises en question des interfaçages [4].

Aussi, à l’opposé d’une histoire qui thématise les possibilités offertes par la co-présence d’attributs diversifiés, il existe une contre-histoire de la centralité qui focalise sur les rapports qu’elle entretient à l’exercice du pouvoir politique [5], voire à une disciplinarisation de l’être [6], quand les codes comportementaux qui y sont associés l’instituent comme dispositif poliçant les nouvelles classes dangereuses. Toute chose faisant de la centralité une modalité possible du contrôle sociétal plutôt qu’un lieu d’une émancipation. Une contre-histoire qui cherche également à rompre avec une épistémologie sédentaire. Deleuze et Guattari montrent ainsi, dès 1980, que la ville n’est pas la résultante de forces centripètes mais l’incarnation de mouvances transversales, sans début identifiable ni fin prédictible, se déployant à l’instar d’un rhizome [7]. Sans doute est-ce cette deuxième histoire que devraient avoir à l’esprit les acteurs de la planification urbaine. Ne serait-ce que parce qu’elle cherche à penser le mouvant et se défie des dispositifs de sédentarisation.

Théorie d’un espace mobile

Cette autre histoire nécessite donc qu’on désolidarise centralité, ville et urbanité ; que l’on rompe le lien supposé unir la centralité à la territorialité. Elle nécessite ainsi que l’on mobilise à titre de contre-modèle une théorie qui est celle de l’« espace mobile », tel que le conçoit notamment Retaillé. Dans cette théorie de l’espace mobile, ce sont les hommes qui portent la centralité ; elle est là où se situe le rassemblement des êtres humains. Un jour ici, un jour là-bas, sans que les lieux ne la déterminent ; labile, nomade, prise dans des coalescences éphémères et souvent imprévisibles. La théorie de l’espace mobile insiste ainsi sur la plasticité des configurations socio-spatiales ; elle aspire à saisir ce que Retaillé appelle des « constellations diasporiques » [8] intrinsèquement instables et flottantes ; elle « voudraient rendre compte de ces apparitions-disparitions de lieux, indépendamment de la réalité matérielle des objets » [9] dans un souci pour la dimension « baladeuse » de la centralité [10]. Dans cette pensée, en effet, « la rencontre, le rassemblement, la simultanéité qui sont les formes de l’espace social productrices d’identité, de différence, de cohérence, de réciprocité, etc., peuvent bien être localisées, l’espace n’est pas leur référent, mais leur résultat […] Les centres s’y déplacent selon la validité reconnue et efficiente du lien qu’ils soutiennent » [11]. Si bien que « les lieux paraissent et peuvent disparaître ou se transformer ou se déplacer égaux à eux-mêmes (les mêmes se retrouvent ailleurs pour faire la même chose) ou différents » [12].

L’espace mobile de Retaillé, largement théorisé à partir des pratiques des sociétés itinérantes, interroge ainsi l’épistémologie spatiale (la manière dont nous pensons, pratiquons et planifions l’espace) de nos sociétés sédentaires, singulièrement sa subordination à un principe d’ordre qui cherche à fixer le mouvant pour le maîtriser [13]. Contre cette épistémologie, on se souvient que Deleuze et Guattari proposaient une éthique de la circulation permanente, un souci des états transitoires. Une éthique reposant sur un postulat : le nomadisme est tout autant capable de faire société que la sédentarité. L’enjeu n’était plus alors celui de la mise en relation d’un point avec un autre, mais celui d’une mobilisation transversale de l’espace qui permette de faire émerger différentes façons de penser et d’agir en des lieux autres que centraux ou fonctionnellement prédéfinis. Considérant qu’il est difficile pour une pensée alternative de s’épanouir à l’ombre de la centralité, il importait de stimuler l’inventivité de l’entre-deux, d’impulser une esthétique interstitielle en réhabilitant le clandestin et l’éphémère dans la fabrique d’un espace public qui assume son rôle : garantir un potentiel de différenciation à la ville.

Géographie des centralités « clandestines »

La « mouvance » alternative, telle qu’elle était structurée à Genève vers la fin des années 1990, permet d’illustrer ce que pourrait être, dans une ville occidentale, cet espace mobile, fait de coalescences, d’intersections d’ondes plus que d’une volonté de contrôler les flux. Pour la restituer, on mobilisera, dans un travail de relecture, le matériau d’une recherche ancienne [14] consacrée aux modalités de spatialisation des acteurs du mouvement alternatif. On s’intéressera surtout aux pratiques des espaces nocturnes.

La spatialité en question s’organisait globalement autour de lieux de sociabilité, d’espaces publics dont l’accès était plus ou moins filtré par des modalités d’interaction singulières ou par l’intermédiaire d’une transition dehors/dedans fortement marquée, ou encore par la nécessité d’être capable de lire les signes de la ville pour identifier les lieux de rencontre. De fait, ces lieux de sociabilité matérialisaient à des degrés hétérogènes ce que Sennett a appelé une « personnalité collective », à savoir une communauté formée autour du « fantasme d’une personnalité [i.e. un ensemble de traits intimes, individuels] partagée » [15].

Ces lieux pouvaient être regroupés en types. Il y avait ceux qui participaient d’une scène alternative institutionnalisée (e.g. l’Usine). Ceux qui relevaient d’une économie moins orientée sur le profit (e.g. Biotek). Ceux qui étaient un peu plus réservés, c’est-à-dire moins connus du grand public (e.g. Chez Brigitte). Enfin, il y avait des lieux de sociabilité qui étaient en fait des espaces intérieurs au squat. Ces quatre types étaient à l’origine de quatre espaces, dont l’articulation était possible, mais pas nécessaire. La spatialité de la mouvance alternative se déployait ainsi dans le cadre d’un espace d’espaces.

Cet espace d’espaces n’était pas à proprement parlé hiérarchisé. Certains lieux étaient moins connotés que d’autres pour les acteurs rencontrés. On remarquait par exemple que les personnes les moins intégrées dans le mouvement alternative parcouraient rarement sinon jamais l’ensemble de ces espaces. Mais il n’y avait pas de saint des saints, de lieux commandant des autres lieux. Cette structure spatiale stimulait une pratique de l’ordre du nomadisme et du pèlerinage.

D’abord, l’identification de certains de ces lieux condensant la substance d’un « nous » nécessitait une lecture sensible de l’épaisseur urbaine. Pour connaître le programme des activités animant ces centralités « clandestines », il importait en effet – comme le préconisait le Guide de l’étudiant 1997/99 édité par la CUAE – de « vouer une attention particulière aux affiches proches des lieux cités dans cette rubrique [i.e. la Buvette des Cropettes, la Cave 12, le Goulet, etc.] ». Il fallait passer lire des informations sur la devanture d’un lieu. Pratiquer, au rythme d’une marche attentive, un espace approprié. Revenir comme dans un premier « pèlerinage » sur ces lieux pour acquérir un surplus d’informations.

Ensuite, gérés le plus souvent par des bénévoles, les lieux en question pratiquaient un horaire non continu dans un art du temps partiel. La synchronisation des usages stimulait alors une forme de nomadisme ludique. On avait pour « but de sortir un soir peu importe où » (expliquait un usager rencontré à l’époque) et on allait dans l’ordre des ouvertures : « à tel endroit la musique commence à telle heure, donc tu vas avant à un autre endroit. Ça fait un circuit » (le même usager).

Cette mobilité était en outre favorisée par son faible « prix». Car si « la bière à un balle, ça passe » (un interlocuteur), si les lieux squats « c’est vraiment pas cher » (un usager interviewé par Sartoretti [16]) il faut relever que ceci avait notamment pour conséquence essentielle de réduire le coût des déplacements. Le fait que l’entrée d’une soirée dans un squat ne coûtait que cinq francs permettait également de multiplier les espaces pratiqués, d’abouter les lieux.

Cette mobilité enfin semblait encore stimulée par la dispersion des espaces. Le développement du squat à la fin des années 1990 avait eu, en effet, pour conséquence de multiplier et diversifier les points de confluence au sein de la ville. « Avant il n’y avait pas toutes ces salles », remarque un interlocuteur. Et donc on convergeait vers Carouge, vers la place du Molard. L’accroissement des destinations possibles reconfigurait le spectre des destinations festives possibles. La nécessité de la mobilité, l’impératif du mouvement pour se trouver, en ressortaient affermis. Toutes choses conduisant à ce que les usagers référaient leur pratique non plus à un lieu, mais à « tous les endroits qui sont ouverts de ce type-là » (une personne interviewée lors de l’enquête en question) en fonction « de quand c’est ouvert ». Le lieu fermé, on s’en allait vers un autre et on circulait ainsi, la nuit ou le jour durant. On se déplaçait « comme ça et puis on se retrouve dans des lieux qui se ressemblent ».

La précarité de lieux alternatifs de culture insinuait ainsi une spatialité vagabonde et réticulaire élaborée sur un principe d’équivalence de points nodaux toujours-déjà clandestins et éphémères ; des nœuds qui émergeaient en se soustrayant à une volonté d’organisation et en revendiquant un caractère non pérenne. Cette plasticité fonctionnait comme une ressource spatiale, « une forme de résistance à l’incertitude », tant il apparaît qu’il est « toujours possible de se rattraper sauf quand les dispositifs spatiaux sont fixés, que les “habitants” sont assignés à résidence ou les mouvements contrôlés » [17].

Les individus fluaient d’un lieu à l’autre. Des lieux multiples et équivalents qui tiraient leur « centralité » du rassemblement d’individus en un certain moment d’un continuum temporel. Des lieux qui redevenaient, une fois parti le collectif des êtres humains, anodins – dissimulés même puisqu’il fallait développer un art de faire parler l’espace pour identifier où se déroulerait la prochaine rencontre. L’espace de la ville prenait alors un caractère vaguement instable, sinon pour ceux maîtrisant les « techniques d’usage des mondes urbains » [18] constitutives de la spatialité rapidement décrite ici. On ne mesure sans doute pas suffisamment la manière dont cette spatialité fluante insinue un changement de paradigme dans la manière de faire la ville. Elle incline à passer d’un mode de représentation où la centralité fait liens à un mode où les liens font centralité. Il y a sans doute ici bien plus qu’une argutie. Mais les modalités de planification de cet espace mobile restent à inventer. 

Utopie d’un espace intersticiel

Vous vous laissez glisser sur les escaliers de la Hauptbahnhof. Vous vous demandez comment organisez des usages de l’espace sans aliéner. Dehors, certains pans du paysage berlinois vous ont fait penser à cette esthétique de la ville en guerre qui est celle de 1984, du moins celle de sa représentation cinématographique. Il se peut que votre première interprétation de la centralité tienne de cette impression. Vous avez commencé par chercher une autre lecture d’une centralité qui à trop vouloir condenser vous apparaissait totalitaire. Vous avez rêvé de nomadisme, de centralités sans attaches propres à garantir l’existence d’un usage mobile et libre de la ville. Vous regagnez à présent le parvis de la gare puis les lambeaux non encore requalifiés de la ville.

À quelques kilomètres de là vous cherchez un lieu intermittent dont vous avez eu connaissance à la lecture d’un roman récent et moyen qui thématisait l’éphémère et ses moments à l’heure de l’événementiel généralisé (Whoosh de DBC Pierre). Vous cherchez ce lieu qui apparaît et disparaît aux rythmes des saisons et des usages, ce morceau de « jungle en plein centre-ville », « encerclé d’une barrière » [19]. Vous cherchez ce lieu incontrôlable et support de pratiques incontrôlées (décadentes même dans le roman en question). Vous cherchez cette nodosité intermittente qui se superpose à présent à ce qui était auparavant le centre d’un État policier (dans le roman cette nodosité a recouvert les anciens bureaux de la Gestapo). Mais, déjà, elle a été rattrapée par ce renouvellement dit urbain qui saisit le mouvant pour en faire des « nouvelles centralités » et des « espaces publics ».

Au-dessus Berlin, le ciel s’est remis à la pluie.

Notes

[1] Claval, Paul, La Logique des villes : essai d’urbanologie, Paris, Litec, 1981.

[2] Lefebvre, Henri, Le droit à la ville, Paris, Seuil, 1974.

[3] Torre, André, « Retour sur la notion de proximité en géographie », Géographie, économie, société, 11(1), pp. 63-75, 2009.

[4] Mager, Christophe, « Nouvelle sociologie économique et nouvelle géographie économique : leur impact en analyse territoriale », Geographica Helvetica, 63(4), pp. 237-245, 2008.

[5] Castells, Manuel, La question urbaine, Paris : François Maspero, 1972.

[6] Zukin, Sharon, The Cultures of Cities, Cambridge, Blackwell Publishers, 1995.

[7] Deleuze, Gilles, Guattari, Félix, Capitalisme et schizophrénie. Milles plateaux, Paris, Minuit, 1980.

[8] Retaillé, Denis, « Malaise dans la géographie, l’espace est mobile », in Vanier, Martin (dir.) Territoires, territorialité, territorialisation, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2009, p. 106.

[9] ibidem, p. 104.

[10] ibidem, p. 107.

[11] Retaillé, Denis, « L’espace mobile », in Antheaume, Benoît, Giraut, Frédéric (éds), Le territoire est mort. Vive les territoires! Une (re)fabrication au nom du développement, Paris, IRD, 2005, p. 189.

[12] Retaillé, Denis, De l’espace nomade à l’espace mobile en passant par l’espace du contrat, Bordeaux, ADES-CNRS, 2010.

[13] ibidem, 2009, p. 97.

[14] Matthey, Laurent, La machine à produire des identités : rêverie autour de la ville contemporaine, Genève, Université de Genève, 1998.

[15] Sennett, Richard, Les tyrannies de l’intimité, Paris, Seuil, 1979, p. 200.

[16] Sartoretti, Thierry, « Cafetier hors la loi cherche noise à bar illégal », L’Hebdo, 1997, 30 octobre 1997, pp. 46-47.

[17] Retaillé, Denis, De l’espace nomade à l’espace mobile en passant par l’espace du contrat, Bordeaux, ADES-CNRS, 2010.

[18] Matthey, Laurent, Le quotidien des systèmes territoriaux : lecture d’une pratique habitante. Généalogie et description herméneutique des modalités de l’habiter en environnement urbain, Berne, Peter Lang, 2008.

[19] Pierre, DBC, Whoosh ! Paris, Rivages, 2012, p. 258.